Le désarroi

Le Désarroi

L’inoccupation, le manqué à faire, le manqué de travail. C’est l’unique et seul poison que l’on peut servir sans scrupules et dont on est sûr et certain qu’il achève.

Serait-ce la voie que je suis en train de prendre, serait-ce ce que je suis en train d’ingurgiter à forte dose ? C’est sans doute trop et pas assez pour que je capitule. J’attends donc que ça vienne ? Cela ne m’empêchera pas pour autant de cracher mon amertume comme d’autres leurs boyaux, de tracer des lignes brisées, agressives pour refléter mon sentiment de manque d’air, d’espace, et surtout de certitude. Le présent est déjà incertain comment oserai-je penser demain ou le lendemain. Comment le pourrai-je même que je le voudrai ?.

Suis-je si naïf pour croire que ça s’arrangera, serai-je au contraire pessimiste pour penser que cette galène n’a pas de fin ? A choisir j’opterai pour naïf, et j’attendrai. D’ailleurs on attend de moi que ça. On me dit que Dieu pourvoira, qu’après la pluie il y aura le beau temps, qu’après les saisons sèches il y a les saisons fertiles … etc.… etc.… Des Mots ? Vous en voulez ? En voilà. Peut-on construire un avenir avec des mots, peut-on se nourrir que de mots ? QUE DE MAUX ?

Quand la nuit est là, je me réfugie en elle dans les ténèbres avec des pensées douces et noires. Un livre me tient compagnie et jamais ne me trahit, sauf quand il évoque une situation que j’ai vécue, ou m’a semblé avoir vécut là bas dans l’ailleurs, alors je le secoue et l’oublie un moment. Fidèle, et jamais répétitif, quand je le reprends l’histoire est là, la même, sans rature, avec des mots justes, les mêmes que tout à l’heure. Alors une parenthèse s’ouvre dans ma mémoire et je revois cette verdure, cette pluie fine, des visages connus, chéris, désirés, des endroits que mes yeux aiment à caresser,… Je préfère fermer la parenthèse et continuer à lire…

Quand la nuit s’achève et que le jour pointe sa lueur,  quelques souvenirs de la veille effleurent mon esprit à moitié consumé par le sommeil. Un bref regard aux alentours et je comprends que j’y suis, dans ma cage. Je descends du lit du pied droit, je ne pourrai en descendre du pied gauche, sans doute à cause de la disposition du lit. Donc gauche-droite quelle importance. Et la journée démarre… Avec ses tics et ses habitudes, mon corps se meut et suit une courbe déjà tracée la veille et l’avant veille. Aucun risque de me tromper, de faire un faux pas. La machine est rodée, réglée.

Penser ? Vous dites penser ? Mais c’est la pire chose qui puisse arriver. C’est l’arrêt de la machine, sa dislocation. Le corps se raidit et réclame l’Ailleurs, l’espace se rétrécit, l’air se raréfie, ou devient soudainement irrespirable. Le ciel se couvre et les idées noires affluent l’Ailleurs reste le Salut, la sortie de secours… Ainsi, l’esprit vagabonde et espère trouver la solution du désarroi et de la confusion, dans la possibilité de penser aller ailleurs, en un mort m’éclipser. Tout devient insipide, sans odeur, sans couleur, tout devient inutile et rien n’a plus de raison d’être. Le suicide maintes fois évoqué s’impose et réapparait comme par enchantement, me présentant ses recettes : la corde, les veines, la chute du 4ème, l’asphyxie… Une analyse profonde s’ensuit, ces divers éléments sont décortiqués, pensés, jaugés, mais aucun ne convient à ce corps exigeant et plein de vie. Malgré qu’il soit meurtri, ce corps refuse toute abdication, toute résignation. Le seul refuge reste la nuit, le sommeil, l’inertie, l’oublie, le repos momentané. Le temps que s’achève le nuit et que tout reprenne avec la lueur du jour… Je tire les rideaux.

Texte écrit le 12 Septembre 1988